Pour en finir avec les vignes et les vendanges.

Depuis l’article de René CARDONA concernant ce thème, de l’eau aura coulé sous le pont de la Mitidja. Pensez donc 7 commentaires pas moins et Jadette qui s’impatiente avec tous les textes de ses archives.

A sa demande, je vais essayer de reproduire, DANS l’ ORDRE CHRONOLOGIQUE, les documents que notre archiviste a puisés dans ses trésors.

Texte de monsieur MILHE-POUTHINGON, maire de Rio Salado :

«………..Le vignoble de RIO SALADO s’étend rapidement, il couvrait, dès 1925, une superficie de 6000 hectares pour une production de 400 à 450 000hectolitres……….si cette prospérité s’est affirmée si remarquablement nous le devons à priori à trois facteurs essentiels………
1-Au peuplement exceptionnel de colons laborieux, économes et courageux,
2-A la construction de la ligne de chemin de fer d’ORAN à AÏN TEMOUCHENT,
3-A la présence à demeure d’une main d’œuvre composée surtout d’ouvriers espagnols. Une mention spéciale est due à ces travailleurs prodigieux à qui l’on doit, il faut le reconnaître la prospérité et la richesse de l’ORANIE toute entière….. Ce sont eux qui ont extirpé d’un sol ingrat et infertile le lentisque et le palmier parasitaire, pour en faire une terre productrice de revenus incalculables…….
………Pour être complet dans l’énumération des causes qui ont amené la richesse à RIO SALADO, il convient de rappeler qu’un des principaux artisans de cette richesse est sans contredit Monsieur Henri VIC, négociant à ORAN.
Jusqu’en 1891 le vignoble de RIO SALADO n’occupait qu’une faible partie de son territoire. Les vignes plantées au petit bonheur se composaient d’un mélange de plants provenant de vignobles déjà existants. Les vins produits avaient la réputation imméritée d’être des produits de qualité détestable à couleur violacée, mal fermentés, à goût douceâtre avec une acidité volatile élevée.
……..Vers cette époque (1892) après dénonciation des traités franco-espagnols, M. VIC dut chercher sous d’autres cieux la possibilité de continuer son commerce. Pour cela il fallait trouver une région chaude, peu humide où pourraient figurer en bonne place les cépages susceptibles de produire des moûts d’une richesse en sucre élevée. Ces conditions paraissaient se réaliser à RIO SALADO, c’est là que M. Henri VIC jeta son dévolu et transporta son exploitation.
Le marché à longue échéance conclu avec M. Alexandre MILHE POTINGON père, permit à M. VIC de créer de toutes pièces une installation appropriée pour l’élaboration des marchandises précitées. Dès son arrivée dans le pays, M.VIC, secondé par Charles DECOR son gérant. L’homme distingué, intelligent et dévoué, conseillait très judicieusement les viticulteurs qu’il dirigeait dans la voie de plantations nouvelles, raisonnées, avec adaptation de variétés sélectionnées. La clairette et le grenache étaient choisis de préférence en raison de leur haute teneur en sucre, de leurs moûts et de leur qualité.
M.VIC ne donna pas seulement de bons conseils, il alla plus loin. Il donna de sa bourse sous forme d’avances aux petits colons pour constitution de vignobles………C’est donc à ce dernier que RIO SALADO doit, en grande partie, l’extension de son vignoble et partant de sa fortune.
Qu’il en soit remercié……..
J.MILHE POUTINGON 1925.

Deuxième texte : une monographie datant de 1910 envoyée aimablement par  Jean Claude CARREGA. Elle est écrite par M. Pierre PAOLI instituteur à l’école de garçons, et secrétaire occasionnel à la mairie du village. En voici un extrait :

« Monographie agricole de RIO SALADO, 50 ans après sa création»Pierre PAOLI
«……la condition morale et matérielle de l’ ouvrier agricole est la suivante:
* au point de vue de l’ instruction générale :
30 propriétaires cultivateurs ont une bonne instruction.
40 une instruction passable
28 une instruction faible
les autres parmi lesquels les arabes sont illettrés.
* au point de vue de l’instruction agricole:
23 propriétaires possèdent quelques notions théoriques, mais tous, en général, ont une bonne expérience des cultures locales et une grande pratique des procédés pour arriver à les améliorer et à les conserver. Les ouvriers européens ont assez de pratique pour tous les travaux; les marocains et les arabes, sauf quelques exceptions, ne peuvent être occupés que pour des travaux exécutés sous surveillance.
La généralité des cultivateurs a assez d’initiative pour trouver le moyen d’améliorer ces terres, soit pour en augmenter la contenance, soit pour réunir des parcelles afin d’ éviter une perte de temps, soit
enfin pour arriver à tirer profit de tous les produits.
C’est ainsi que plusieurs sont arrivés à se créer de belles situations. Leur manière de vivre est bonne. Ils ont tous des logements suffisants et propres. Ils prennent une nourriture confortable, et s’habillent modestement. Mais leurs vêtements sont habituellement en bon état et propres.
Les récréations ne sont pas nombreuses; elles peuvent se résumer à une partie de boules, de cartes, à la chasse pour quelques uns, à la danse de temps en temps pour certains autres, et enfin beaucoup à un séjour plus ou moins long sur les bords de mer, en été.
Ce régime pourrait s’améliorer si les raisins se vendaient  un bon prix, aussi rémunérateur que ces deux dernières années. En général, les cultivateurs européens ont l’esprit de prévoyance et d’épargne et leurs économies sont employées à améliorer leurs terres ou à se libérer des sommes empruntées.
Les ouvriers agricoles sont payés au mois, à la journée, ou à la tâche. Ceux engagés au mois reçoivent un salaire variant de 75 à 90 francs par mois, d’autres de 30 à 40 francs et nourris. Le prix de la journée est en général 2,50 ou 3 francs.. Il est de 3,50 ou 4 francs pour certains travaux comme la taille de la vigne et des arbres……..».

Dans le texte ci-dessous , Andrée MONTERO nous fait prendre conscience du travail colossal accompli par nos ancêtres. (extrait de son livre :  « RIO SALADO« )

……..C’est sur cette terre, sa propriété désormais, qu’ Andrès planta pour la première fois sa vigne. A peine, le sol eut-il montré sous les charrues ses entrailles chaudes et vivantes qu’il se mit à commander des « cépages » de son choix. Et bientôt l’Alicante, et le Merceguera d’Espagne, le Grenache et le Carignan du midi de la France entamèrent leur longue et laborieuse gestation….. La plantation revêtait un caractères assez primitif. Point de défonçage; après un labour ordinaire on faisait tous les deux mètres un trou, et l’on y enfonçait le cep de vigne. La largeur des rangs n’avait également que deux mètres, espace suffisant pour le passage d’ une charrue…….

….Pendant que les quadrillas défrichaient les vingt hectares de brousailles, le défonçage en vue des plantations de vigne, allait bon train, Il n’était plus question ici de faire des trous à la pioche. Le phylloxera avait fait ses ravages et on employait maintenant des plants américains  sur lesquels étaient greffés des cépages français et espagnols. Ces plants revenant fort chers, il ne s’ agissait pas de les enfoncer n’importe comment  dans le sol. Les arabes encadrés par les espagnols, souvent des marocains, formaient à présent d’énormes chantiers. Au début l’on défonça avec les bêtes; un attelage de vingt chevaux tirant une lourde charrue, conduite par plusieurs ouvriers. Puis on acheta la LOCOMOBILE et tout alla plus vite. Andrès voulant planter quatre vingts hectares en ue année, activait son monde.

…..Les pierres transportées sur les bords de la route ou à la limite de chaque pièce de terrain, s’élevaient en murs poussiéreux et ocres. Durant ma jeunesse je ne vois pas un seul vignoble, un seul champ, sans ce rampart de pierres grossières les bordant à perte de vue. Témoins de travaux gigantesques et patients ( mais se souvient-on de l’effort quand la richesse est là?) ils dressaient sous le soleil leurs arêtes saillantes et encore vives.                                                                                               …….Les camions peu à peu remplacèrent les charrettes. Tout allait de plus en plus vite………Andrès connut enfin ce pays désormais le sien, celui de sa famille et dont les liens ne pouvaient plus s’effacer….

Enfin pour ce dernier texte, laissons le mot de la fin à Jadette :

Pour terminer notre périple dans l’histoire des raisins de Rio, et les repas cordiaux de fin de vendanges, j’ai trouvé dans les  archives de l’amicale, « la grande aventure de la vigne…. »de Robert WARNERY. Il nous entraîne sur les traces de FISTON, son père, pour nous faire remonter le temps en nous parlant de ces vendanges qui ont tant compté dans le village.

«La GRANDE AVENTURE de la VIGNE……..» Robert  WARNERY                 Ce métier de la vigne, ne se fait pas sans une immense passion de la terre et une résistance à l’échec à toute épreuve. Le temps, le soleil et les soucis du lendemain incertain, burinèrent le visage de nos pères et tannèrent leurs peaux, rude écorce peu sensible aux éléments. Ils avaient la vie chevillée à l’âme par ce combat de tous les jours pour une existence qui n’ avait pas toujours été tendre avec eux. Mon père était de cette trempe. Les techniques d’exploitation plus aisées que par le passé, n’enlevaient rien à l’ardeur et à la ténacité qu’il employait pour continuer l’œuvre d’Eugène WARNERY, mon grand père, cet ingénieur diplômé de l’ école d’ agriculture de Montpellier. Les pépinières RITCHER approvisionnaient mon père en jeunes plants plus résistants qui lui permettaient de renouveler certaines parcelles.                                                                                    «La culture de la vigne, me disait FISTON, est un travail de tous les jours. Les jeunes plants demandent une surveillance de presque tous les instants, afin de mener à bien sa maturité.»

Et là, arrivait le cortège de traitements des maladies habituelles qui s’égrenaient tout au long de l’ année : l’OÏDIUM, le MILDIOU, les ALTISES…. Plus d’une fois, je le vis consulter le sacro-saint et mythique calendrier      » le ZARAGOZANO » qui lui donnait la météo sur un an! (enfoncés les prévisionnistes les plus performants de Météo-France sur une semaine           !!)                                                                                                           Puis arrivaient les vendanges, et il disparaissait, perdu dans l’organisation de la composition de coupeurs et porteurs. Les camions récupérés sur les stocks laissés par l’armée américaine, faisait son affaire. Il  y avait là, des véhicules pouvant circuler sur tous les terrains et par tous les temps.

Et les vendanges commençaient fiévreusement dans des odeurs de grappes mûres qui embaumaient l’atmosphère des vendanges. Mon père se passionnait dans la recherche des techniques de fabrication d’un vin qu’il appelait « vin médecin ». Ce vin médecin apportait un complément à certains vins dépourvus de  » corps ». J’aimais par dessus tout déambuler dans la cave, assourdi par le bruit des pressoirs entraînés par l’enchevêtrement des courroies qui, toute la journée, sans interruption tournaient, tournaient….. Et au-dessus de ce charivari, je m’imprégnais de l’odeur des grappes pesées, et des marcs qui parfumaient la cave.

Et 1963 est arrivé…..

Le colon contemple pour la dernière fois le domaine viticole qui préserve au plus profond de ses ceps de vigne, ses meilleurs souvenirs d’hommes heureux, de luttes contre les fatalités de la maladie et autres formes de fléaux contre lesquels il n’avait jamais baissé les bras afin de préserver son patrimoine. Le soleil se lève doucement pour faire encore une fois de cet endroit où il est né : « un des endroits des plus beaux matins du monde».  Il va sur ses 50 ans d’une vie laborieuse vouée à sa terre, à sa famille, à ses parents, à ses amis, à la vie associative de son village…….il laisse derrière lui le cimetière où reposaient trois générations de ses pères. Il ne reste dans les rues de son village que quelques vieux pour se rappeler encore son nom. Le vent qui se lève ne mettra pas longtemps à effacer sa trace dans le sable des dunes proches.

« IL EST LÀ POUR QUELQUES INSTANTS ENCORE, ET BIENTÔT POUR PLUS JAMAIS! »                                                                                                                           Robert WARNER

Bien sûr la liste est longue et non exhaustive de tous les textes concernant ce thème. Vous pouvez intervenir :

  • soit en laissant un commentaire dans la partie réservée à cet effet, en haut à gauche, sous la photo de l’auteur de l’article.
  • soit en apportant une contribution plus précise, enfouie dans vos mémoires qui ne demande certainement qu’à être partagée.  Comment faire me direz-vous? Simple : il suffit de l’adresser au ouedmaster qui se fera un devoir de le mettre en ligne sur notre site.  Par avance merci.

 

 

 

 

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