Er Rahel: huit petits souvenirs de mon village.

Au marché couvert.

Le souvenir raconté ici est un souvenir de ma mère quand elle était elle-même une enfant. Sa mère, donc ma grand-mère avait un chien, un chien loup comme on avait l’habitude de dire. Et ce chien faisait les courses ! Ma grand-mère préparait un panier, y mettait une liste de choses à acheter et le porte -monnaie. Le chien qui avait toujours accompagné ma grand-mère au marché d’Er-Rahel et qui avait repéré un ou deux commerçants habituels, revenait toujours le panier dans la gueule aux côtés de ma grand-mère. Un jour, la voyant se préparer, excité par la balade annoncée, il prit le panier de lui-même. Ma grand-mère, ce jour-là, a mis le porte-monnaie et un petit mot dans le panier vide. Et le chien est parti seul au marché. ll est revenu à la maison, le panier entre les dents, avec les courses et le porte-monnaie. Ainsi l’expérience a été renouvelée tant la confiance était établie entre Dick le chien, ma grand-mère et les commerçants du marché.

1960: le marché d’Er -Rahel . (archive Colette Infantes)
2014: le marché d’Er- Rahel. (archives Colette Infantes)
2018: façade du marché d’Er -Rahel.(archives Colette Infantes)
2018: Côté du marché d’Er -Rahel. (archives Colette Infantes)

Le cercle.

Pour aller de chez ma tante à l’école ou ou marché, sur la rue principale, sur le trottoir de droite en direction de Rio Salado, il y a « le cercle ». Un endroit mystérieux, comme un grand bar fermé, aux vitres sombres où se réunissent exclusivement des hommes. Un jour, par la porte ouverte, j’ai aperçu des gros fauteuils en cuir marron et un homme fumant ta pipe. « On peut y enter ? » ai-je demandé à ma mère. -« Non, c’est que pour les hommes ». J’ai trouvé ça très injuste. Aujourd’hui, je peux imaginer ce qui a pu s’y « comploter ».

2014: Le Cercle( je pense) d’Er Rahel, aujourd’hui. (archives Colette Infantes)

Les zlabias.

A la sortie de l’école, il y a souvent un arabe qui vend des zlabias. ll a une petite charrette en bois recouverte de gâteaux rouges et luisants, collants, en forme de tubes collés les uns aux autres. Les abeilles recouvrent la charrette et j’ai un peu peur de me faire piquer. Mais ça sent bon !

La quincaillerie de Pépé THOMAS .

Elle se trouvait presque en face de chez Gauvin , le bar -boulangerie.

1960: la Maison de l’Agriculture d’Er Rahel (archive Colette Infantes), se trouvait plus bas en direction de Rio

L’arrière -boutique est une caverne d’Ali Baba; sur les rayonnages, du sol au plafond, sont concentrées toutes sortes de boîtes en carton fin contenant clous, vis et boulons de toutes les tailles. Et des pneus de bicyclette, des rayons en fer, comme des fers à brochette. C’est que Pépé Thomas reçoit toutes les pièces détachées des vélos qu’il monte et vend . ll a un petit outil, rond comme une épaisse pièce de monnaie avec une fente sur son diamètre, qui sert à ajuster
les rayons sur la jante. Assis sur une chaise, la roue entre ses jambes, d’un geste précis, il s’assure que les rayons ne sont pas tordus .
Pépé vend de tout, du fil de pêche et des lames Gilette. Il ne faut pas passer derrière le comptoir, c’est son domaine !
De temps en temps, il s’interrompt pour aller servir de l’essence. Deux «lampots » (mot familial désignant les deux postes de distribution d’essence ou de gasoil), se trouvant sur le trottoir devant la boutique de Pépé. C’est l’essence Shell. Tonton Eugène aura un peu plus tard une vraie station service Shell sur la sortie du village en direction de Lourmel.
(Elle existe toujours en 2018. Bien sûr ce n’est plus Shell).

1957/60: la Poste d’Er-rahel (archive Colette Infantes), juste avant d’arriver à la place du monument aux morts

La charcuterie Rodriguez.

Quand on entre dans la charcuterie, dans une rue perpendiculaire à la nationale, tout à côté de la mairie, c’est un spectacle coloré et odorant qui s’offre à mes yeux et mes narines. Des chapelets de boudin noir à l’oignon et des kilomètres de « longanisse » rouge et piquante ou pas, suspendus, enroulés, et ballants sur une barre en bois au-dessus du comptoir.
On peut demander un mètre de saucisse!

2018: mairie d’Er-Rahel (archives Colette Infantes)
1961 : Le monument aux Morts et la place d’Er-Rahel avec les pergolas (archives Colette Infantes)
1961: Le monument aux morts (archives Colette Infantes)
2018 :L’actuel monuments aux morts d’Er -Rahel (archives Colette Infantes)

Les « piroulis » et les « Globos ».

Le pirouli, première glace à l’eau, colorée selon son parfum arrive en 1960 dans la petite confiserie du village. C’est une glace cylindrique sur bâtonnet en bois et je découvre le pirouli au citron.
Le globo est un chewing-gum plat, plutôt carré, rose gagnant ou vert perdant et très gonflant quand on veut faire une bulle.
J’apprends en ce jour, 19 août 2020, que le chewing-gum Globo est typiquement d’Algérie, car «né» à Bab El Oued (Alger) en 1948 dans la boutique de la famille Pazas.

L’épicerie de l’aveugle.

Au coin de la rue, en face de chez Pierre Michel, une épicerie est tenue par un arabe aveugle, Abdelkader Belouati, je crois . Les sacs en toile de jute sont alignés devant le comptoir en « L », à même le sol. Il y a là des pois chiches, des fèves sèches, des lentilles, des haricots secs… Je suis impressionnée par ce vendeur aux yeux levés vers le ciel, qui se déplace, remplit des poches en papier, les pèse et rend la monnaie. Pourquoi donc a-t-on plastiqué sa boutique le soir où avec mon frère Gilbert on a dormi chez Pierre Michel? Pfff !!!

Les yaourts Danone.

C’est chez l’épicier Jorro que maman les achète. Deux à la fois. Je reconnais ces pots en verre avec deux lignes bleues à la base (yaourt nature pour Gilbert) ou deux lignes marron (vanille pour moi). J’adore les yaourts à la vanille.

3 réflexions sur « Er Rahel: huit petits souvenirs de mon village. »

  1. Souvenir…. pour souvenir… A Rio…
    Je me souviens de l’épicerie du Zouaoui, au coin de la rue Marcelin-Albert et de la rue de Turgot. A la « périphérie » du quartier Camalonga. Comme on peut le penser, il y avait de tout dans ce commerce « multi-achalandé ». Depuis le millet pour les canaris, chardonnerets, verdiers,… jusqu’aux sardines salées disposées en rond dan une grande barrique. J’appris plus tard (c’est à dire en France) que ces futs s’appellent des caques.
    sardines en caques
    Un souvenir à propos de ce débit et une bizarrerie.
    – le souvenir: lors d’un quelconque achat, le zouaoui posait un papier d’emballage très épais qui influait fortement sa balance. L’épicier n’avait aucun regard sur cette tare et se contentait de verser la marchandise demandée. Nous avions décidé de ne rien dire car ce papier-carton servait de nourriture aux « fourmidailes » que nous avions piégées dans des bouteilles. Ces insectes étaient utilisés comme appâts lors de la pose des pièges pour oiseau. J’appris plus tard que ces hyménoptères ont pour nom : fourmis ailées ou volantes.
    – La bizarrerie: nous savions qu’il y avait un être bizarre dans cette famille de kabyles. C’était un albinos. Jamais à l’extérieur, il était cantonné dans un coin obscur du comptoir. Nous échafaudions une foule de théories concernant cet être mystérieux. Nous aurions pu nous renseigner auprès d’adultes, voire du maître. Mais nous laissions pousser dans nos jeunes têtes des visions inquiétantes qui épaississaient le climat volontairement inquiétant.
    Voilà, Colette, ce que m’a inspiré votre article.
    A qui le tour?

  2. Bonjour Colette
    Dans ton article tu parles de la Charcuterie RODRIGUEZ. Mais il me semble te l’ avoir déjà dit cette charcuterie était tenue par Ramon Rodriguez et sa femme. Ramon était le frère de ma maman .
    Donc elle était tenue par mon oncle et ma tante. Beaucoup de souvenirs sont remontés à la surface .
    J’ai repensé à ma tante et mon oncle. Ma tante ponctuait ses phrases par mira tu , tellement souvent que j’ ai fini par l’appeler tata MIRA
    Je repense à mes cousins Luisico, Raymond, tout deux décédés, à mes cousines Huguette et Marie-Thérèse toujours en vie.
    Puis, tu nommes le cercle qui en dernier, avant de quitter notre chère Algérie pour toujours, était tenu par mes cousins germains Michel et Lucienne( née RODRIGUEZ) épouse Cervantès, qui avait précédemment le bar sur la place du village .
    Ils faisaient les brochettes .
    Lucienne et Michel aimaient terriblement rire. Surtout Lucienne. Michel était marrant lui aussi.
    Je me souviens de tout cela.
    Voilà les souvenirs inspirés par ton récit.
    Bien amicalement .
    Michelle

  3. Colette, je me suis laissée emportée par les souvenirs: Lucienne Cervantès était née Carasco et non RODRIGUEZ. C’est sa maman qui était la sœur de maman donc une Rodriguez
    Voilà: rectification faite ..
    Bises.
    Michelle

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