ANECTODES PERSONNELLES ET AUTHENTIQUES SUR LES SORCIERS EN COTE D’IVOIRE.

En 1978, j’achète une R 16 neuve. Le directeur de Renault-Côte d’Ivoire est un Pied Noir et il m’accorde une bonne remise. Comme je l’utilise pour mes déplacements en brousse, je fais installer une plaque blindée sous le carter et des amortisseurs spéciaux. Si tout se passe bien le premier mois,  ça se dégrade très vite. A ma première sortie, les ennuis commencent.

Je profite des vacances scolaires pour organiser une tournée Travail suivie d’un W.E loisirs en famille. Je dois voir un assuré, M. Brastad, important planteur d’ananas  et propriétaire de l’Usine Safco, conserves et jus d’ananas à Tiassalé a environ 200 km d’ Abidjan. Route goudronnée.

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Usine de la SAFCO à Tiassale (archive R. CARDONA)

Nous partons, Denise et les enfants, un vendredi matin .Le voyage se passe bien jusqu’à Dabou. Ensuite, la circulation est plus compliquée entre Dabou et Sikensi. Route sinueuse, 85 virages et beaucoup de grumiers.  Arrivés à N’douci,  nous déjeunons au campement «  La Paillotte »,  tenu par le « vieux » CHOLLET et sa femme.  C’est une étape incontournable pour les ‘’Blancs’’ qui vont en brousse. Je les connais depuis longtemps et c’est toujours un plaisir de faire escale chez eux. C’est convivial. On y mange (et boit) bien. Lui est intarissable et raconte des souvenirs de la Cote d’Ivoire d’avant. C’est passionnant ! Il a aménagé un « petit Zoo » où il a 2 ou 3 singes, des biches et des serpents. Les enfants sont contents.
Après le déjeuner, je laisse la famille pour rencontrer Mr Brastad . Nous faisons le tour de l‘usine que je connais déjà pour voir la nouvelle chaîne d’extraction du jus de fruits de la passion qui n’est pas encore assurée. Je finis vers 16 heures et récupère la famille. Nous partons pour OUME  où nous sommes invités pour un méchoui le samedi midi par la famille Poggi, des Toulonnais installés depuis longtemps. Ils ont une boulangerie, une boutique (comptoir) où ils vendent de tout et ce qu’on peut appeler un ‘’hôtel’’. Il reste encore environ 130 km de route goudronnée jusqu’à Divo. Puis,  piste sur 60 km. Donc, si tout va bien, je pense arriver avant la nuit.
Avant Divo, je crève un pneu.  Roue de secours puis réparation à Divo  chez un ami transporteur, Pierre Vergnaud. Je reprends la piste en latérite très poussiéreuse sans trop m’attarder.  Elle est en mauvais état, de grosses ornières par endroit et surtout de la ‘’tôle ondulée’’.  Pas évident d’adapter la vitesse pour atténuer les vibrations et les dérapages.  A mi chemin  du village, je vois une fumée noire sortir du moteur. Arrêt d’urgence. Ouverture du capot. Le couvercle du filtre à air  en se détachant est tombé sur une cosse du démarreur provoquant un court-circuit et la combustion du câble électrique.  J’ai réussi à arrêter tout çà et suis reparti sans avoir pu refixer le couvercle du filtre. L’écrou papillon étant perdu. En passant près  de la scierie Jacob, je m’arrête. Le chef de scierie dont j’ai oublié le nom aujourd’hui n’est pas là mais le mécanicien adapte un écrou et met du chatterton sur le câble électrique, nettoie la cartouche du filtre, attire mon attention sur le risque que j’ai pris d’avoir roulé le filtre ouvert.

C’est ça la solidarité en brousse : jamais démentie.

Arrivée à Oumé vers 18 h, il fait encore jour. Nos amis nous conduisent à l’hôtel où nous retrouvons J.Jacques Houvet et sa famille (de Boufarik ).
Le reste du W.E s’est  très bien passé dans une amicale et  bonne ambiance malgré le mouton local coriace.

Retour à Abidjan dimanche en ‘’convoi ‘’.

C’étaient les premiers incidents sur ce véhicule neuf suivis par toute une série les semaines suivantes : feu arrière cassé, rétroviseur arraché, 2 crevaisons consécutives sur le retour de la plage d’Assinie  (obligation d’arrêter un véhicule identique pour emprunter sa roue de secours jusqu’au village suivant), moteur à refaire à cause de la poussière.
A Abidjan, je m’en étonne dans les conversations avec les copains.  Deux d’entres eux, Simon Rosenblum, un israélien brésilien, et Salvatore Ibba un sarde (associés dans une entreprise de T.P)  me disent :
– On t’a fait un grigri. Il faut aller voir une sorcière pour annuler tout ça. Nous  en connaissons une qui, la semaine dernière, nous a aidés et ça a marché.
Pour ma part, je ne crois pas à tout ça alors je ne donne pas suite. Mais, comme les ennuis sur la voiture continuent, je finis par demander à Simon de m’accompagner chez ladite sorcière. Elle habite Port Bouet, un village de pécheurs, près du phare, face à l’ancien wharf 1.

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Phare de Port Bouet 1935 (archive R. CARDONA)

L’accès y est difficile : pas de rues,  seulement des petits chemins en sable ce qui nous oblige à laisser la voiture à l’entrée du quartier pour continuer à pieds. Les enfants qui traînent par là ne sont pas surpris de voir des  Blancs.  (Ici on dit Toubabous). Ils se doutent que nous venons voir la sorcière. Ils proposent de nous accompagner.  Ce qui me fait penser qu’elle est célèbre.

Arrivés chez elle, elle nous accueille  devant la porte d’une case en bois couverte en papaux2 bien entretenue. C’est une belle femme d’environ 60 ans, vêtue d’un pagne, un gros collier baoulé autour du cou et une coiffe originale sur la tête. Pas du tout l’image de la sorcière que j’imaginais. Elle me fait entrer (Simon reste assis devant la porte). La pièce est sombre. Nous nous asseyons sur des sièges bas baoulés. Je lui raconte mes ‘’malheurs ‘’. Après m’avoir écouté, elle me dit :

– Il y a quelqu’un qui est jaloux de toi et  t’a fait un grigri (bien sûr, je m’attendais à cette réponse). Mais, je vais faire médicaments pour toi. Tu vas faire sacrifices, et lui il moyen plus.

Je m’attends au pire et, comme il n’est pas question de me faire avaler quelques mixtures que ce soit, je réponds que je reviendrai.  Elle m’arrête et dit :

– Tu vas acheter :
-un coq noir. Tu le jettes dans la lagune.
-une pièce de bazin rouge2.
-un kilo de viande.
-4 kolas3 rouges et  2 blanches.
-10 cauris.4

-2 kg de riz.

Tu vas devant la mosquée sénégalaise à l’avenue 8 à Treichville. Tu gares ton camion (voiture) devant.  Tu mets la viande dans le bazin. Tu frottes la carrosserie avec. Après, tu donnes à un aveugle le reste  avec 2.000 Fr. Il va te bénir et prier pour toi.

Me voila donc  au  grand marché de la Rue 12 pour faire ces achats. Ensuite sur le boulevard lagunaire, je m’arrête et je balance le coq noir à l’eau. Rapidement, je file devant la mosquée. Il y a des marabouts et 4 ou 5 aveugles assis sur des nattes, entourés de produits et d’objets bizarres. Ils égrènent des espèces de chapelets. Je me gare et dès que j’ouvre la portière il y en a 3 qui se lèvent et viennent vers moi. Chacun d’entres eux essaye de m’attirer vers sa natte Ils ont senti la bonne affaire. Je pense que je viens d’assister à un miracle : ILS ONT RETROUVE LA VUE. A moins que ce soit des aveugles de circonstances. Après avoir frotté le capot de la voiture avec la viande dans le bazin,  je remets le tout, comme recommandé, à l’un d’eux.  Je me retrouve accroupi en face de lui, les bras tendus, mes mains dans ses mains alors, qu’assis sur sa natte, il psalmodie  en arabe ou sénégalais. A ce moment, je prends conscience de la situation et si un ami, un client, un collègue noir ou blanc ou, pourquoi pas, mon directeur passe par là et me voit dans cette posture, vraiment ma réputation est gâtée. Je me relève vite et repars en voiture heureusement sans croiser personne de mes connaissances. Voila ma première consultation chez une sorcière .Force est de reconnaitre que je n’ai plus eu d’ennuis sur la voiture.  Hasard ou ???

Quinze ans plus tard, en 1993, je suis atteint de quintes de toux chronique (toujours aujourd’hui).  Bien entendu, je consulte des médecins ici à Abidjan, à Montpellier, et enfin le soit disant numéro un à Paris. Sans succès : la toux persiste. Dans notre groupe d’amis, il y a Françoise Blanc, depuis très longtemps en Cote d’Ivoire, elle croit au pouvoir des sorciers et bien sûr, chaque fois qu’on se voit, elle tente de me convaincre d’aller voir le sien évidement le meilleur. Finalement, comme la première fois, je finis par accepter. Celui-ci habite à Koumassi, au bord de lagune, un quartier précaire et mal famé.

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Au bord de la lagune à Koumassi (archive R. CARDONA)

Françoise, qui n’a peur de rien me dit :

– Je t’accompagne. Je prends ma vieille voiture,  je ne mets aucun bijou, toi tu laisses ta montre.

Le trajet se fait sans problème : elle est déjà venue à plusieurs reprises. Le  sorcier habite une maison en dur avec une petite cour devant. Nous entrons. Le sorcier est là, assez grand, torse nu, un pagne noué à la taille,  cheveux ébouriffés. Après l’échange de ‘‘nouvelles’’, comme le veut la tradition, nous entrons dans une pièce sombre. Seulement un banc et des tabourets, au mur des masques, une queue chasse mouches.  Le sorcier me demande d’enlever la chemise et le pantalon. Du regard, j’interroge Françoise qui me fait comprendre que ça ne la gêne pas. Elle s’assoit sur le banc.  Moi, je suis debout en slip face au sorcier. Sur une cordelette, fixée par une extrémité à un angle du mur,  coulisse une calebasse sur laquelle sont collées des plumes noires et grises. Le sorcier la fait aller et venir  plusieurs fois tout en psalmodiant. Il  lâche ensuite la corde et commence à me palper le thorax. Il en extrait une cartouche de fusil de guerre qu’il jette avec force par terre. Il continue et cette fois-ci c’est la tête d’un os de poulet. Il continue encore et, cette fois, c’est un petit scorpion blanc et vivant qu’il extrait et jette par terre.

-Tu vois : tu es très marabouté. Je t’ai enlevé le mal.
Bien sûr, je ne crois pas un instant à cette parodie de prestidigitation. Françoise, elle, sans y croire, demeure sceptique. Pour finir, le sorcier me donne des amulettes, un petit sac en cuir rouge sensé contenir je ne sais quel produit et sur lequel est serti un cauri.  Je dois le porter toujours sur moi   et un sachet contenant une poudre noire ressemblant à du charbon dont je dois prendre une cuillerée diluée dans de l’eau une fois par jour.
Le prix de la consultation est à la hauteur du travail : je lui donne 200.000Fr CFA au lieu des 500 .000 qu’il demande. En lui précisant bien sûr que je reviendrai le revoir qu’une fois guéri et  doublerai la somme. Je n’ai pas été guéri (en doutiez-vous ?). Mais,  paraîtrait-il que c’est  ma faute : je ne crois pas au sorcier et je n’ai pas respecté le traitement (C’est ce que ce grand homme a dit à Françoise quand il a compris que le solde de la consultation ne viendrait pas.

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Un marabout avec des élèves. (archive R. CARDONA)

C’était  ma deuxième et dernière consultation chez un sorcier en Côte d’Ivoire. Il y en a eu d’autres plus cocasses au Gabon. Peut être une nouvelle contribution au site si l’Ouedmaster n’est pas fatigué de mes récits.

RenéCardona
Octobre 2016
Abidjan

1 : le warf : Appontement en bois ou en métal, perpendiculaire à la rive, auquel les navires peuvent accoster des deux côtés.

2 : Le bazin (tissu damassé)  très recherché à cause de sa qualité.

3 : La noix de kola ou cola (ou kola) est la graine d’arbres du genre cola.

4 : Le cauri est une variété de coquillages

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