LES MOUCHES TSE-TSE (Gabon décembre 1969)

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Mouche tsé-tsé ou glossine. Archive R.Cardona

Toujours dans le cadre de mon travail, je cherche  à rencontrer les forestiers pour les assurer. Après plus de six mois, je les ai presque tous vus aussi bien les particuliers que les Sociétés.  Il en reste quelques uns à voir au fin fond de la brousse ou sur des chantiers accessibles seulement en bateau ou en avion.

A Libreville, on me parle souvent de Pierre Filatoff qui exploite un chantier à la Pointe Denis, sur l’autre rive de l’estuaire, en face de la ville. Pour se rendre sur son chantier, il faut un bateau (je n’en ai pas à l’époque). Il a la réputation d’être un peu ‘’ours’’ difficile a joindre ne sortant en ville que pour ses affaires. J’apprends qu’il a un débarcadère à Ouloumi (quartier de Libreville) au bord de la rivière. Bien entendu, je m’y rends mais, excepté un gardien aussi ‘’ours’’ que son patron (il a du recevoir des instructions pour ne pas répondre) il n’y a personne.

C’est finalement avec la complicité de Pierre Barbeau « patron » de l’office des bois à Owendo que j’ai connu à Abidjan alors qu’il dirigeait le C T F T (Centre Technique de la Foret Tropicale ) que j’ai réussi à le rencontrer. Filatoff vient toutes les fins de quinzaines à l’Office des Bois faire le point sur les ventes de radeaux de bois livrés et « prendre son chèque ».P. Barbeau  me dit :

-Viens samedi à 10 heures,  j’ai RdV avec Filatoff ? Dis à ma secrétaire que tu veux me voir d’urgence je te recevrai et te présenterai ».

Voila comment j’ai réussi à connaitre ce personnage. Fils d’immigrés Russes  dont les parents se sont d’abord réfugiés en Tunisie (ou il est né) pour ensuite partir au Maroc, Pierre est venu au Gabon en 1959 un peu à l’aventure où après des emplois salariés de mécanicien, il à décidé de prendre un permis forestier en fermage. Avec beaucoup de travail,  de persévérance, de privations,  il a (très) bien réussi. Il est resté très simple, refusant toutes les mondanités.  Il passe son temps sur son chantier à la Pointe Denis au travail et avec sa famille à Libreville le W.E. Toujours  avec son éternelle cigarette en papier maïs à la bouche. Vêtu d’un jean clair et d’une chemise claire  à manches longues. Chaussé de tennis blancs. Je trouve que ce n’est pas la tenue la mieux adaptée à son travail lui qui a souvent les mains dans le cambouis. Il a fallu quelques mois pour que nos relations courtoises au début deviennent amicales. C’est devenu Le Grand Frère. Il  a commencé à m’inviter à l’accompagner sur le chantier.  C’est pour moi le plus grand cadeau qu’il m’a fait. Nous partons en bateau de son débarcadère d’Ouloumi pour traverser l’estuaire et prendre la 2éme rivière en face sur environ 4 km (navigable qu’à marée haute) jusqu’à son chantier. Les berges sont bordées d’immenses  palétuviers dont les racines plongent dans l’eau : on appelle ça la mangrove (encore une découverte pour moi).

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Palétuviers_ Gabon Pointe Denis Archive R. CARDONA

Souvent, on voit de petits singes noirs avec une longue queue (appelés singes mécaniciens parce qu’ils sont noirs). A marée basse entre les racines recouvertes d’huitres,

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Huites dans les palétuviers – Gabon Archive R. CARDONA

sur la vase, hors de l’eau,  il y a des petits poissons appelés ‘’gros yeux’’ (que j’assimile aux gabotes de chez nous). Ils se déplacent en appuyant les nageoires sur le sol.

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Poisson gros yeux Archive R. CARDONA

Des crabes couleur orangé avec une pince très développée qu’ils déploient constamment.  Je les ai baptisés «crabes tambour». En fait, on les appelle communément crabes violonistes (je ne le savais pas).

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Crabe violoniste. Archive R. CARDONA.

Il y a aussi beaucoup d’oiseaux que je ne connais pas à l’exception de genre de hérons pas farouches  qui ne s’envolent pas au passage du bateau.

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Oiseaux sur les palétuviers. Archive R. CARDONA

On sent que ça grouille autour de ces racines. A l’entrée de la rivière forcément la vitesse du bateau est très réduite (pour  cause de bancs de sable et d’éventuelles vieilles billes de bois décrochées de radeaux et à demi immergées). Ce qui entraine des assauts de mouches tsétsé et autres taons dont les piqures sont redoutables (maladie du sommeil) et douloureuses.J’en ai partout : sur les jambes, sur le cou, dans le dos, sur les bras. Je m’agite comme un moulin à vent pour tenter de les chasser. Je  constate que Pierre en a beaucoup moins que moi et stoïque il sourit discrètement. Arrivée au débarcadère du chantier il me fait visiter l’exploitation.

 C’est encore un sentiment aussi fort que celui que j’ai ressenti quelques moi plus tôt chez Spindler.Le virus que j’ai attrapé là-bas dans la Ngounié s’est réveillé. Je ne sais pas, à ce moment là,  que ce sera un bouleversement dans ma vie  et dans celle de mon cousin Jean Valero que j’ai entrainé dans l’aventure  (Peut être une nouvelle anecdote).

Pour en revenir aux mouches tsé tsé, après plusieurs visites,  Pierre qui n’est toujours pas (ou peu) piqué finit par me dire avec un grand sourire ironique :

– Pourquoi penses-tu que je m’habille en clair? Tu crois que je frime? Toi, tu as un polo et un short foncés pas salissants certes mais les mouches aiment trop ça. !!

– Pourquoi ne pas l’avoir  dit  avant ??

– Il faut que tu apprennes La RIVIERE !! »
Encore une fois, un peu vexé, je découvrais …. J’ai juré mais un peu tard qu’on ne m’y reprendrait plus.
Aussi quand ma mère est venue au Gabon, Pierre l’a invitée  à visiter le chantier mais, croyez-moi,  je l’ai prévenue. Elle a échappé aux piqures des tsé tsé. Elle a été conquise et émerveillée par les paysages. Très impressionnée par l’exploitation depuis l’abattage des arbres jusqu’à la mise à l’eau. Bien loin de son cher Rio Salado, elle en a gardé un bon souvenir  et m’en à parlé  longtemps à chacun de mes séjours en  France.

René Cardona
Abidjan

 

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